Il est difficile d’être un adaptateur

Si traduire est trahir, porter à l’écran est souvent aux yeux des lecteurs un crime de lèse majesté. Mais pour celui qui ignore tout de l’œuvre originale, le plus imparfait des films peut s’avérer être un point de départ.

Mon intérêt pour la science-fiction soviétique remonte à l’enfance. A l’époque les frères Bogdanoff animaient une émission hebdomadaire ponctuée de multiples extraits de films. Je ne saurais dire si les productions du Bloc de l’Est y étaient si nombreuses, mais je suis certain que leurs images ainsi que l’ambiance qui s’en dégageait m’ont profondément marqué. Ceux qui ont aimé l’esthétique du film Avalon de Mamoru Oshii me comprendront…

Aussi, lorsqu’il y a de cela environ dix ans s’est offerte à moi, lors d’une longue soirée « nanars », l’occasion de voir une coproduction franco-germano-soviétique, me suis-je bien accroché à mon fauteuil pour ne pas sombrer dans le sommeil. Un Dieu Rebelle de Peter Fleischmann était présenté comme l’adaptation d’un chef-d’œuvre de la littérature fantastique russe écrit par deux auteurs qui m’étaient alors inconnus. Un bref coup d’œil à la jaquette de la VHS (eh oui…) annonçait un scénario de Jean-Claude Carrière, des costumes et des décors dessinés par Mézières et la participation de Werner Herzog ; autant d’éléments qui promettaient un grand film.

Après avoir perdu une partie de l’assemblée suite à une épidémie de bâillements, nous n’étions plus que deux ou trois à effectivement et sérieusement regarder l’écran… Étant d’un naturel bon public, pour peu qu’il y ait du fond, je devais pourtant me rendre à l’évidence. Le chef-d’œuvre annoncé n’en était pas un. Les défauts étaient nombreux : une mise en scène frôlant parfois la caricature théâtrale et donc le ridicule, des cadrages trop serrés alors même que les décors paraissaient immenses, quelques dialogues que n’aurait pas reniés un commissaire politique, des effets spéciaux très kitchs (même pour l’époque) et enfin l’étrange impression d’un montage amputé, maltraité. Pourtant, j’ai aimé ce film. Plus précisément j’ai aimé le sujet de ce film ; malgré son traitement parfois un peu convenu.

Dans un lointain avenir, les Hommes ont découvert une planète sœur de la Terre. Mais celle-ci n’a pas dépassé le stade du Moyen-Age (dans une perspective marxiste de l’Histoire ?). Observée à fins d’études depuis une station orbitale, cette planète l’est également en surface par des observateurs mêlés aux populations locales. En tant qu’Historiens, ces derniers ont l’interdiction absolue d’intervenir dans les affaires des autochtones. Le protagoniste principal, Alan, est un Terrien endossant le rôle du noble Rumata d’Astar afin de retrouver un observateur disparu. Très rapidement, il se retrouve au cœur des intrigues de cour et est témoin d’une révolution de palais.

Le film interroge le rapport de l’Homme à la violence, la barbarie et l’obscurantisme. Un jeu de miroir entre l’observateur et la station orbitale – qui est absente du livre – cherche maladroitement à amplifier l’expérience personnelle d’Alan/Rumata pour lui donner une portée universelle.

Animé par le sentiment que ce film avait en lui quelque chose d’exceptionnel, j’ai cherché à en apprendre plus à son sujet. Avec l’avènement d’internet, j’ai rapidement pu satisfaire ma curiosité. Ainsi, sur le site de Mézières (le dessinateur des BD Valérian et Laureline dont certains albums ne sont pas sans rappeler Un Dieu Rebelle) j’ai découvert la genèse de l’échec. Des croquis peu ou pas exploités en passant par l’accident de Tchernobyl, les affres de l’administration soviétique, le marché noir et l’étrange monsieur Fleischmann, de nombreuses tares trouvaient leur explication, me le rendant ainsi plus sympathique. J’ai toujours eu de la sympathie pour les loosers incompris… Je suis capable de soutenir les scénaristes de Derrick. J’ai même défendu Van Damme avant JCVD.

Au-delà de ma compassion pour Peter Fleischmann – surpassé en malchance uniquement par Terry Gilliam et son Don Quichotte – c’est véritablement le scénario et donc le livre dont il était adapté qui me transformèrent en adepte du Dieu Rebelle. Le roman originel Il est difficile d’être un dieu, paru en 1964, est l’œuvre de deux frères : Arkadi et Boris Strougatski. Traduit en français dès 1973, c’est pourtant seulement à l’occasion de sa réédition récente (2009) par Denoël que j ‘ai pris la décision de passer de l’image au texte. Honte à moi.

Tandis que le lecteur est fréquemment déçu par l’adaptation de son roman favori à l’écran, le spectateur curieux et conciliant que j’étais s’est, dans une amusante symétrie, mué en lecteur enthousiaste et fasciné. Je ne vous cacherai pas plus longtemps mon opinion. J’ai tout simplement adoré ce livre. Tout d’abord parce que j’y ai retrouvé Rumata (ici connu sous le nom de Roumata d’Estor) et ses états d’âme ainsi que de nombreux autres personnages ou lieux. J’ai également été ravi par le luxe de détails et d’explications que seul autorise un roman. L’univers y est plus richement décrit, les comploteurs sont plus fourbes et les intrigues s’y déroulent complétement. Chose amusante, quelques passages et personnages importants étant absents du film ou figurant de manière infidèle, le lecteur peut parfois avoir l’impression de découvrir une nouvelle histoire. Cette sensation devient une réalité à l’approche des derniers chapitres. En effet, certains développements diffèrent entre les deux œuvres. Ce qui, en ajoutant un soupçon de suspens, ne fait qu’accroître le plaisir de la lecture. Enfin, là où le film de Fleischmann prend des accents d’une SF moralisatrice désormais datée, le livre des frères Strougatski interroge le lecteur avec plus de talent. L’évolution des sentiments d’Anton (Alan dans le film)/Roumata tout au long du roman, les conversations avec le rebelle Arata et le savant Boudakh surpassent tant en qualité qu’en profondeur leur équivalent cinématographique.

Je pourrais écrire des paragraphes entiers sur le plaisir que j’ai éprouvé à lire ce livre, mais je n’en écrirai sans doute pas une aussi bonne critique que celle du Cafard Cosmique. Je renvoie donc les plus bibliophiles d’entre vous vers l’excellent article consacré au roman par ce site.

Si l’adaptation de Peter Fleischmann, sans doute victime de trop nombreux impedimenta, ne rend pas justice à la grandeur du roman des frères Strougatski, au moins en préserve-t-elle l’essence : l’introspection philosophique du héros qui est l’intérêt fondamental de l’œuvre. C’est cela qui m’a amené à dévorer Il est difficile d’être un dieu mais aussi Stalker et L’île Habitée. Je crois que je continuerais donc à regarder des films improbables… avec le secret espoir de découvrir grâce à eux d’autres auteurs exceptionnels.

Pour les plus curieux d’entre vous, Un Dieu Rebelle se trouve encore parfois en vente en VHS sur le net, tout comme la réédition DVD allemande récente (uniquement en allemand et peut-être avec sous-titres anglais…). Des extraits de la version russe sont parfois visibles sur YouTube. Il est intéressant de noter que semblent y figurer des scènes absentes du montage francophone.  Enfin, un film russe, plus conforme aux attentes du seul frère Strougatski survivant, est annoncée pour la fin de l’année 2011. Mais il semble qu’il subisse la même malédiction que la précédente coproduction puisqu’il lui aura fallu près de 10 ans pour être achevé

 

A la mémoire du très convaincant Edward Zentara (1956-2011) compte tenu de ses très difficiles conditions de tournage.

  • Du nouveau sur la nouvelle adaptation du roman.

    Tout d’abord la rumeur de la présentation du film d’Alexeï Guerman au festival de Cannes, relayée par Russkaya Fantastika.

    http://russkayafantastika.hautetfort.com/archive/2012/03/24/il-est-difficile-d-etre-un-dieu-d-alexei-guerman-enfin-ache.html

    Et l’existence d’un documentaire sur le tournage dudit film.
    Un court article de présentation à l’occasion du festival Visions du réel :
    http://television.telerama.fr/television/festival-visions-du-reel-les-poupees-russes-du-docu,80809.php

    Et une interview filmée du réalisateur du documentaire dans le cadre du même festival :

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