Ne remettez pas la lecture de Pluto à plus tard…

Pluto 1 UrasawaUne évidence. Lorsque l’on finit la lecture d’un tome de Pluto, cette naturelle certitude saute aux yeux. Urasawa est un génie ! Ceux qui me connaissent savent combien je suis avare sur les superlatifs. Les autres découvriront sur « les boulons éclectiques » que peu d’élus parviennent à outrepasser ma réserve. C‘est pourquoi, vous en conviendrez, le terme de génie a du poids lorsque je l’emploie. Pourquoi un génie ?

Tout d’abord parce qu’il a su suivre les pas d’un autre maître, Osamu Tezuka, sans le parodier et sans l’occulter. En 2003, pour l’anniversaire de la naissance fictive du robot Astro de la série éponyme, Urasawa a célébré cet événement en réalisant une courte série basée sur un des épisodes. Dans « Le Robot le plus fort du Monde », Astro devait affronter le mystérieux Pluto décimant des robots à travers le monde. Urasawa, en collaboration avec Nagasaki, en a repris la trame en se l’appropriant. Dans cette version, suite à une guerre internationale d’envergure où de puissants robots sont intervenus, quelqu’un ou quelque chose s’en prend à ces héros démobilisés pour des actes commis à cette époque. L’inspecteur Gesicht de la police allemande prend l’affaire en main. Bientôt, apparaît le nom de « Pluto »… L’humanisme de Tezuka se cache encore dans les pages de cette reprise, sa volonté d’universalité également : pas de nombrilisme japonais, les héros sont d’horizons différents. Poésie et contemplation, mais aussi engagement et regard réaliste sur le monde. Tout cela, les auteurs ont su le préserver. Même, contre toute attente, le personnage d’Astro…

Pluto 2 UrasawaCar voilà la deuxième raison, Urasawa a su maintenir sa personnalité, son cachet personnel, ce qui a fait de lui un mangaka reconnu. Ces deux plus gros succès, Monster et 20th Century Boys démontrent son aisance dans le thriller et ses incursions dans la science fiction. Et, ici encore, il enfonce le clou, il plonge l’univers faussement naïf d’Astro dans son monde crépusculaire où le crime et le mal dans sa forme la plus primale ne sont jamais loin et où les héros n’ont rien de glorieux. Mais pour cela, il doit s’affranchir de certains aspects de l’histoire originelle, il doit en tordre l’intrigue, l’étoffer, la remanier et surtout l’assombrir. Ce traitement vaut également pour Astro, qui apparaît tardivement, presque théâtralement. Par un traitement réaliste, tant graphique que scénaristique, Urasawa nous offre une alternative adulte, sombre et complexe à l’histoire de Tezuka, optimiste et enfantine. Il nous embarque sur la piste d’un tueur en série sans espoir d’y échapper. Car la tension est palpable, omniprésente, même dans les scènes apaisées car on se sent que la tourmente gronde au loin.

Pluto 3 UrasawaEnfin, Urasawa expose des thématiques qui, certes, ont déjà été explorées dans ses œuvres antérieures mais qui résonnent ici avec un écho plus subtil. Parmi celles-ci, je n’en citerai que trois : le rapport du mal et de l’innocence, la place de l’enfance et la quête de l’identité. La première marque la tentation de tout un chacun de prouver qu’il y a un mal absolu auquel s’oppose une immaculée candeur. Malheureusement, pour Urasawa, si le mal pur existe, les acteurs qui l’amènent à apparaître oscillent entre l’innocence, le crime et la culpabilité, dans un gris plus ou moins uniforme. Ce qui amène directement à l’enfant, pivot des récits de l’auteur, réceptacle des derniers moments de pureté mais déjà touché par le mal. Ils sont les moteurs de l’action, mais également le miroir où les personnages vont pouvoir mesurer ce qu’ils ont perdu jusque là. Enfin, reste la quête d’identité. Dans Pluto, elle revêt une forme particulière puisqu’elle est soutenue par la question « Qu’est-ce qui sépare un être humain d’un robot ? ». Prenant pour acquis tous les principes de ce bon vieux Asimov, Urasawa entraîne ses robots vers P. K. Dick. Si les robots se rapprochent des humains par les émotions qu’ils ressentent, les rêves et cauchemars qui les réveillent, la soif de fonder une famille, un projet à concrétiser, alors peut-être se rapprochent-ils de leurs travers… jusqu’au meurtre ?

Voilà, je vous le dis, Pluto est une série à lire d’urgence. Elle ne s’étendra pas à l’infini (comme Naruto ou autre One Piece ) puisqu’elle ne sera composée que de 8 tomes, déjà parus au Japon.

Et des robots qui rêvent, cela a sa place, dans « les boulons éclectiques », non ?

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Pluto, série en cours, 3 tomes publiés

N.Urasawa, T.Nagasaki (sur une histoire de O.Tezuka)

Collection Big Kana, éd.Kana

juin 9, 2010

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